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jeudi 3 septembre 2015

Petit enfant dit "migrant" : tu aurais cherché la vie, on t'aurait servi la mort


Petit enfant dit « migrant »,

 

Ce 3 septembre 2015, l’image de ton petit corps immobile aurait fait le tour du monde si l’on croit la presse.
Ta photo n’aurait pas été floutée.
Ta dignité serait devenue un outil de sensibilisation des cœurs de pierre.
Je ne sais si tu as eu le temps d’apprendre à lire et à écrire.
Mais, je t’écris, malgré tout, ces quelques lignes.
Aurais-tu connu autre chose que la guerre et la famine ?
On aurait détruit ton pays. Ton foyer. Ton nid.
Tu n’aurais eu d’autres choix que de fuir.
D’ailleurs, tu aurais eu, peut-être, la chance de pouvoir fuir.
Aurait-on demandé ton avis ?
Aurais-tu eu le temps d’apprendre à nager, ou au moins à flotter ?
Ton petit corps aurait échoué sur le sable d’une mer chaude d’un bleu azur.
Un photographe aurait immortalisé le départ de ton âme.
Sous le regard des gars de la Marine.
Ton cadavre rejoindrait la liste.
Tu aurais cherché la vie, on t’aurait servi la mort.
On t’aurait vu à la télé.
Et maintenant, on serait sous le choc ?
On dirait des larmes de crocodile.
Celles de l’Homme (femme et homme) « nouveau ».
Celui qui ne croirait plus en rien.
Ni même en lui.
« L’empire de la honte » serait-il sensible uniquement face à un jeune cadavre ?
Serait-il doué pour gérer une crise ? Et incapable d’en apercevoir les prodromes ?
Tu aurais osé affronter le mur.




Je connais les parfums de ce mur.
J’ai déjà tenté de les décrire dans mon premier livre Le Spectre de l’Isotèle.
Je te livre quelques extraits :

« Luchar es mi destino
(…)
Un mur de verre à travers lequel j’ai aperçu de loin mon ami Amine Leblanc.
En réalité, ce mur est sourd et muet. Je n’ai su lui parler qu’avec mon regard. Il n’a pu me répondre qu’en me laissant entrevoir de brèves images en temps réel. Des images tantôt en couleurs, tantôt en noir et blanc. Une étrange distinction qui laisserait supposer que le blanc et le noir ne seraient point des couleurs. Une classification, une standardisation, une mise en relief comme si l’on voulait opposer le white au black.
Ce mur-écran, c’est comme un voyage sur place, dans le temps et dans l’espace, qui devient possible par un simple regard à travers ce mur-frontière. Ce mur-prison. Impuissant, je me suis contenté d’observer les courtes séquences qui me sont présentées dans le désordre. Des événements qui se déroulent au pays des Codes Bleu-Marianne. Un paysage situé de l’autre côté de la rive. De l’autre côté de ce mur-miroir. Un film long, et en même temps intense, que j’ai regardé durant l’été dernier, la gorge serrée. Et cette nuit, dans mon rêve, j’ai revu cette scène qui ne cesse de me hanter.
Au pied de ce mur transparent, je suis en première loge pour contempler cet étonnant spectacle. Je perçois l’isolement d’Amine. Mais, il semble être en compagnie de sa solitude. Amine rumine. Sa souffrance me percute. Elle me rappelle ma propre douleur.
Mais, de l’autre côté du mur, de mon côté, dans mon paysage à moi, c’est l’été. Le soleil est radieux. La chaleur estivale, tant désirée, est au rendez-vous. Je suis loin de mes coordonnées, de mes fréquentations et fréquences habituelles. Je suis en vacances. C’est un moment que j’attendais avec impatience. En pareilles circonstances, la routine s’éloigne. La maltraitance fait une pause. Les blessures tentent de se refermer. La distance aide à l’oubli. A son tour, l’oubli essaie d’atténuer la douleur. Le cœur s’apaise. L’esprit s’éclaircit. La mise au point est parfaite. Les images deviennent nettes. J’oublie ma douleur. J’ignore mon ami. Je dirais même que sa souffrance me rassure. Elle me donne l’illusion que je suis à l’abri.
Je ne peux intervenir pour venir au secours de mon ami. Ce mur paraît infranchissable. Souple et amovible, ce mur peut embrasser presque toutes les formes de courbures. Sa surface est lisse et glissante. Sa taille est disproportionnée. Il est entouré et surveillé par une impressionnante garde rapprochée. Celle-ci est composée de quelques individus. Une dizaine, une vingtaine, voire plus. De ma position, il m’est difficile de compter avec précision leur nombre exact. Selon le moment de la journée ou de la nuit, ces gardiens se déguisent en blouses blanches, en col blanc, ou en robes noires. Leur tenue change selon le nycthémère et selon les circonstances. En permanence, continuellement, ce mur analyse les données de l’environnement qui l’entoure. Il semble être doté d’une invraisemblable capacité d’adaptation et de changement. Par exemple, il peut paraître vertical ou horizontal. Il peut devenir oblique ou circulaire. Il peut jouer le rôle d’un plancher, d’un plafond, ou assurer la fonction d’une pyramide. Tout dépend de l’angle de vue duquel on l’observe. L’ensemble demeure invisible du lointain observateur et de l’occasionnel voyageur. Bien qu’il soit sourd et muet, ce mur semble être une barrière sophistiquée et conçue sur mesure. Sa surdité et son mutisme renforcent d’ailleurs son calme, sa sérénité et son efficacité.
Au fond, ai-je vraiment envie d’intervenir pour aider mon ami ? J’ai sans doute peur. Ou peut-être que mon inertie ne serait que l’expression de mon profond désir de repos et de tranquillité. Pourquoi sacrifier un moment tant attendu ? Ou peut-être que mon indifférence ne serait que la traduction de mon aveuglement démissionnaire, que le témoin de ma réceptivité à la manipulation, que le marqueur de mon esprit corrompu ou de mon sadisme latent. L’amitié est souvent une notion galvaudée. Souvent, l’amitié de façade, la fausse amitié, cède à la véritable trahison. C’est comme « ces amitiés d’enfance qu’on abandonne en même temps que la toge prétexte. » (Cicéron). Mais, le zeste de respect que j’ai encore pour mon vieil ami m’oblige à regarder vers son paysage. A minima.
(…)
Mon ami Amine a l’apparence d’un métèque. Il est de la même espèce que les lions de l’Atlas. Ceux qui n’avaient point hésité à rejoindre De Gaulle en même temps que les autres aventuriers et les boiteux. Mon ami est un commis voyageur. Il roule dans une R4, sa Renault 4, sa « quatrelle » comme il l’appelle. Une voiture dont la boîte de vitesses horizontale lui rappelle un tiroir-caisse. Elle est de couleur jaune. C’est la même voiture que celle du facteur noir que l’on a vue dans Les visiteurs ; le film…
Tiroir-caisse ? Non, mon ami n’est pas un voleur. Il n’a volé non plus ni scooter ni salade. Bien qu’il aime écouter certains tubes de la musique Rap, il n’est pas rappeur. Il n’a pas abusé des allocations familiales. Il n’a pas brûlé de voiture. Il n’a pas tiré sur des policiers ni posé de bombe. Son épouse ne porte pas la Burqa. Ni la Kippa. Amine voulait juste devenir épicier, commerçant. Mais un épicier pas comme les autres. C’était son rêve depuis son plus jeune âge. Très tôt, il semblait avoir déjà choisi son métier, par conviction.
Un jour, il a été séduit par la robe de Marianne. Par la qualité de son tissu. Par la beauté de sa trame. Ou plus exactement, il a été attiré par les trois lettres qu’elle affichait : « L. E. F. ». Trois lettres brodées et gravées comme un label. Celui de la citoyenneté pleine et entière. Une inscription d’ordre public absolu que mon ami avait tenté de déchiffrer à distance. A partir de sa position initiale, d’origine, reculée, située à quelques milliers de kilomètres.
Il a donc immigré. Bien que réputé plutôt bon nageur, il a traversé légalement la Méditerranée il y a déjà plusieurs années. Son ratio « vie au pays des Codes Bleu-Marianne / vie au Maroc » est supérieur à un. Il aime son pays d’accueil tout autant que son pays natal.
Et la reine Marianne avait accepté d’accueillir mon ami l’étranger. Elle (…).
(…) écouter Saint Exupéry qui cherche à lui rappeler qu’ « on ne voit bien qu’avec le cœur » et que « l’essentiel est invisible pour les yeux. »
(…)
Mais, moi, je m’appelle Dominique. (…). On dirait que le mur m’a aspiré. (…).
(…). »

Petit enfant dit « migrant », finalement, ta mort rapide t’aurait, peut-être, épargné une mort lente et insidieuse que la main invisible t’aurait infligée de façon sournoise.